Jacques Ayroles, responsable de collection des affiches de la Cinémathèque française



Photo d'illustration : Jean-Louis Zimmerman (CC BY 2.0)


Vous êtes responsable du département des affiches de la Cinémathèque Française. Quel est votre parcours ?


J’ai fait des études de lettres, histoire de l’art et documentation. J’ai travaillé dans plusieurs institutions parisiennes : Galerie du Jeu de Paume, Centre Pompidou

Comment et pourquoi vous êtes-vous intéressé spécifiquement aux affiches de cinéma ?

J’ai vu les affiches comme des « peintures » de cinéma, comment résumer un film en une image, pari difficile. J’aime aussi les dessins, les photos.

Dès les premières affiches de cinéma — et plus largement dans l’histoire de l’affiche publicitaire — on retrouve la signature de leurs illustrateurs. C’est aujourd’hui encore le cas en France. Aux États-Unis, c’est maintenant beaucoup plus rare de voir la mention des agences sur leurs affiches - ça peut arriver surtout lorsqu’il s’agit d’affiches illustrées, mais c’est de manière considérablement plus discrète que chez nous. Y-a-t-il en France une sorte de politique de l’auteur de l’affichiste ? Si oui, que pensez-vous du fait que l’Académie des César ait arrêté de récompenser la meilleure affiche sous prétexte que leurs “véritables” auteurs n’étaient pas toujours identifiables, malgré la signature des créateurs justement [NdR : le César de la meilleure affiche a été décerné de 1986 à 1990] ?

Bien sûr, je regrette infiniment que le César de la meilleure affiche ait disparu, cela permettait de valoriser l’affiche. Vous savez pourquoi il a disparu, ce César ? En fait, tout le monde se réclamait gagnant du César : le producteur, le distributeur, l’agence de pub, l’affichiste, tout le monde montait sur scène, l’Académie s’est énervée et le César a été supprimé, dommage. Cette histoire commence avec le générique du film, l’affichiste n’est pas mentionné alors que toutes les personnes qui ont participé au film sont inscrites au générique. La différence Etats Unis / France, c’est une autre histoire. Effectivement il y a en France une tradition à défendre l’affichiste, cela remonte au 19e siècle, Chéret, Toulouse Lautrec, tous ces artistes étaient reconnus comme des créateurs, et lesquels ! On défend toujours l’affichiste. L’ADAGP [NdR : Société des auteurs dans les arts graphiques et plastiques], organisme qui défend les droits des graphistes, peintres, photographes nous aide beaucoup dans ce sens. Aux Etats Unis c’est autre chose, peu de graphistes ont le droit de signer leurs dessins publicitaires pour le cinéma. C’est même écrit sur les affiches en bas, les droits appartiennent aux compagnies : Paramount, Fox, Universal, Disney... C’est toujours le cas, la reproduction d’une affiche d’un film américain, d’une photo, peut coûter très cher en droits car elle dépend des studios.

Générique de Love (Gaspar Noé). Son réalisateur étant passionné d'affiches, il a tenu à créditer son affichiste habituel Laurent Lufroy qui fut l'un des derniers affichistes à être nominé au César de la meilleure affiche (pour Valmont) © Wild Bunch - 2015
Laurent Lufroy, affichiste ayant été nominé au César de la meilleur affiche (pour Valmont), est crédité dans Love de Gaspar Noé. (© Wild Bunch, 2015)

La Cinémathèque détient environ 23 000 affiches. Qu’en est-il des films récents ? Les distributeurs vous font-ils parvenir leurs nouvelles affiches - y compris les préventives ou les maquettes plus rares diffusées au Festival de Cannes ? Ou vous n’archivez en priorité que les affiches les plus rares des films du patrimoine et celles qui risquent d’être perdues ?

La Cinémathèque est une association de loi 1901, nous archivons les affiches récentes mais nous ne pouvons pas toutes les avoir. Oui, les distributeurs nous en donnent, des particuliers également. Il est vrai que nous sommes plus intéressés par les affiches de patrimoine, les affiches des films du Patrimoine... Avoir tout Jean Renoir, ce serait formidable mais on ne peut pas tout avoir. Du reste, je pense qu’il vaut mieux qu’elles existent aussi ailleurs, dans d’autres musées, d’autres cinémathèques, d’autres bibliothèques.

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Les affiches de la Cinémathèque sont-elles toujours entoilées [NdR : méthode de restauration et de conservation d'une affiche, assez coûteuse mais reconnue pour son efficacité] après acquisition ou le sont-elles que lorsqu’elles présentent des signes de grosse détérioration ?

Nous entoilons les affiches que nous prêtons pour les expositions, c’est l’emprunteur qui nous paye cet entoilage. Par ailleurs, nous avons une politique d’entoilage et nous travaillons avec 5 ou 6 ateliers différents.

Non, elles ne sont pas toutes entoilées. À peu prés 7000 affiches le sont, certaines sont roulées, certaines sont pliées. On les laisse ainsi tant qu’on n’a pas besoin de les déplier. On en montre beaucoup dans la Cinémathèque, sur la Mezzanine, dans la Bibliothèque, dans les expositions et on en prête à l’extérieur.

Si les films sont conservés dans des conditions strictes (température régulière précise par exemple), comment sont conservées les affiches ?

Idem pour les affiches, dessins, archives photos : température à 19/20 degrés, humidité constante de 50 %, avec le moins de variation possible au cours de l’année.

Sur son blog, Christophe Courtois (directeur de la distribution de SND et aussi collectionneur d’affiches) évoque l’anecdote de l’Academy Cinema à Londres qui faisait appel au même artiste, Peter Strausfeld, pour réaliser des linogravures exclusives à leur salle... pendant plusieurs décennies ! De la même manière, il y a quelques décennies, certaines façades de cinéma étaient recouvertes d’une affiche immense, réalisée spécifiquement pour un seul cinéma dans des formats exceptionnels : c’est le sujet de votre livre Le cinéma s'affiche en grand. Aujourd’hui, rares sont les affiches réalisées exclusivement pour une salle. Si on peut comprendre une disparition de ces formats pour des raisons de coût et de logistique, saurez-vous expliquer pourquoi les distributeurs ne font plus vraiment d’affiches exclusives à une salle ? [note : en Angleterre, les cinémas Odeon distribuent des affiches qui leur sont exclusives pour les avants-premières de certains blockbusters].

En France aussi, nous avons eu des affiches spécialement faites pour des salles de cinéma, nous en avons une de La Beauté du Diable faite par Raymond Gid, qui devait épouser l’architecture de la façade du cinéma des Champs Elysées où avait lieu l’avant-première du film. Mais votre question rejoint le thème de la mondialisation, chaque pays avait une école, un style d’affiches de cinéma, chaque pays avait son format. De ce fait, c’est formidable de pouvoir comparer les affiches d’un film à travers une affiche cubaine, une affiche polonaise, une affiche japonaise, une affiche italienne… La Cinémathèque conserve des affiches de tous les pays.


Affiche de La Beauté du Diable — Raymond Gid © Adagp, Paris 2020

En 2015, vous reveniez sur la restauration de l’affiche 4 panneaux de Katia (1938). Cette restauration a bénéficié de situations parfaitement exceptionnelles : la présence d’une autre copie de cette affiche* mais surtout, la participation de l’auteur de l’affiche, Cyril Arnstam. Toutes les affiches ne bénéficient pas de cette chance. Y-a-t-il des affiches, dans les collections de la Cinémathèque, dont vous rêveriez la restauration mais pour l’heure techniquement impossible ?

On valorise toujours le document papier mais effectivement la question de la numérisation se pose de plus en plus. Jusqu’à quand fera-t-on restaurer une affiche alors que numériquement vous pouvez la retoucher, combler les manques et obtenir un tirage numérique parfait.

Pour l’instant, nous avons en France la chance d’avoir de grands restaurateurs qui retrouvent une couleur, une forme, qui retouchent une lettre…

Je pense qu’il y a toujours une forte émotion à se retrouver devant une affiche imprimée en lithographie et qu’elle a traversé mille péripéties (ou pas) pour arriver jusqu’à nous.

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[*note : à la sortie du film, les affiches n’étaient pas forcément considérées comme intéressantes, et étaient fréquemment détruites après l’exploitation du film. Dans une affiche utilisant plusieurs panneaux, il est donc fréquent de ne pas retrouver tous les morceaux]

Certaines personnes, des collectionneurs notamment, pensent que les qualités artistiques d’une affiche ont disparu avec le temps, à cause du formatage de celles-ci - bien que ces codes aient toujours existé. Pensez-vous que les qualités graphiques des affiches se sont dégradées avec le temps ? Si oui, comment l’expliquez-vous ?

C’est vrai les affiches modernes nous paraissent fades par apport à celles des années passées. Juste un exemple, Je hais les acteurs,  film de Gérard Krawczyk en 1986, affiche faite par Claude et Denise Millet (elle vient de mourir du Covid 19 [NdR : le 28 mars 2020]), c’est un dessin qui reprend la tête de tous les acteurs du film, il y a une vraie création autour du film et pourtant l’affiche n’a que 40 ans.

Aujourd’hui les affiches sont faites par des agences qui travaillent surtout avec des photos, elles ont la pression des producteurs, distributeurs, agents d’acteurs… un film doit être rentable rapidement, on ne prend pas de risques. L’acteur, l’actrice vedette doit être vue rapidement, du reste tout cela est écrit dans des contrats (mais cela l’a toujours été). Aujourd’hui, les seules affiches qui tranchent sont celles qui sont faites par des gens qui viennent de la BD. Alain Resnais qui aimait les affiches ne s’y est pas trompé.


Affiche de Je hais les acteurs — Claude et Denise Millet - © Gaumont

Aujourd’hui, avec le numérique, il est fréquent qu’un distributeur commande des dizaines de propositions d’affiches pour n’en choisir qu’une seule. Le temps passé en moyenne par affiches semble avoir diminué de ce fait. Pourtant, certains films comme Les Enfants du Paradis, dans un contexte économique particulièrement difficile, ont eu droit à énormément de variantes d’affiches dès leur sortie. Pourquoi investissait-on dans autant d’affiches alors même que les distributeurs faisaient des économies en imprimant leurs nouvelles affiches au verso d’autres affiches ?

Les affiches ont longtemps été le seul vecteur publicitaire d’un film. C’est vrai, pour Les enfants du paradis il y a eu beaucoup d’affiches à la sortie du film, l’exposition de la Cinémathèque sur ce film (en 2012) avait permis d’en montrer un grand nombre jusqu’à la maquette de l’affiche principale qui est de Jacques Bonneaud et qui est conservée à la Fondation Pathé à Paris.

Quant au nombre d’affiches réalisées avant que le choix ne se porte sur une seule, c’est toujours impressionnant. Je pense à ce qui a été fait pour le film Volver d’Almodovar, là aussi avant de trouver la bonne, Juan Gatti (affichiste attitré d’Almodovar) en a fait plus de 300, avec souvent des variations infimes dans le décor de fleurs que l’on voit derrière Pénélope Cruz. Sur le choix final, l’affichiste a eu son mot à dire mais je pense que le réalisateur et le producteur ont dû donner leur avis. Dans les années 1970, 1980 on entendait souvent cette phrase, « si le film n’a pas marché, c’est à cause de l’affiche ». Ce n’est plus le cas aujourd’hui, preuve que l’affiche a moins d’importance.

On le sait, les affiches sont de moins en moins imprimées et les distributeurs ne transmettent plus systématiquement leurs affiches aux exploitants. Les collectionneurs et documentalistes peuvent donc s’inquiéter d’une disparition des affiches format papier. Et si les films restaurés sont archivés sur une copie argentique de sauvegarde, qu’en pourrait-il en être des affiches si on en venait au tout numérique ? Seraient-elles imprimées pour la sauvegarde ?


Oui, les affiches papiers peuvent disparaître, les grands cinémas parisiens d’aujourd’hui comme l’UGC Bercy n’ouvrent plus systématiquement ses rouleaux d’affiches, car c’est une numérisation qui est placée à l’extérieur pour dire que le film est projeté dans cette salle. Les salles de moindre importance ont toujours besoin des affiches, la numérisation a un coût aussi, donc cela nous sauve et les imprimeurs également.

Les photos papier pour le cinéma ont disparu, à peu près en 2005. Aujourd’hui, il faut conserver des fichiers numériques. Les dossiers de presse distribués aux journalistes sont aujourd’hui presque tous numériques, quelques-uns sont encore imprimés, ce qui les rend plus rares.


Merci à Jacques Ayroles pour sa disponibilité, ainsi qu'à la Cinémathèque et l'ADAGP pour leur complicité. Propos recueillis par e-mail en mai 2020 par Alexis Veille.


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