Derrière les masques : Katharina Kubrick sur ses affiches d'Eyes Wide Shut

Dernière mise à jour : 10 sept. 2020


Les masques et costumes d'Eyes Wide Shut*

English version available here.


Katharina Kubrick est la fille de Stanley Kubrick. À la mort de son père, elle a collaboré avec sa mère afin de concevoir les affiches d’Eyes Wide Shut. Ce sont les premières de sa filmographie à avoir été conçues numériquement. Trois affiches ont été rejetées par Warner Bros avant de trouver le concept de l'affiche définitive que l'on connaît. Elle a chaleureusement accepté de répondre à nos questions.


Propositions d'affiches d'Eyes Wide Shut rejetées, conçues par Katharina et Christiane Kubrick*

Dans nos premiers messages, vous me racontiez avoir été impliquée sur ces affiches parce que vous sentiez que Warner Bros était trop focalisé sur la partie érotique du film. Pouvez-vous détailler ? Ont-ils montré des concepts inutilisés que vous pourriez décrire ?


WB nous envoyait des concepts d’affiche. Je pense que personne dans leur département graphisme n’avait encore vu le film, et donc les propositions que nous avons vues étaient trop sensuelles et ne convenaient pas. Nous et l’homme du département pub de Warner Bros UK, pensions qu’elles n’étaient pas pertinentes et que Stanley ne les aurait pas aimées.

Votre mère a dirigé la campagne publicitaire. Comment avez-vous travaillé ensemble ? Qu’est-ce qui vous a inspiré pour ces tons et le style de l’affiche, assez différents de l’affiche définitive?

Ma mère pensait profondément qu’elle connaissait mieux que quiconque les goûts de Stanley, et voulait concevoir les affiches... [Warner Bros] a chaleureusement accepté. Ma mère est une artiste et a un sens profond des couleurs et du design. On a embauché quelqu’un qui pouvait nous aider sur la partie informatique, et après des essais et erreurs en apprenant comment utiliser les logiciels (Painter et Photoshop), on pensait que les masques étaient la piste à explorer. On a obtenu des photos des visages complets de Tom [Cruise] et Nicole [Kidman]. Mon travail a été de découper les masques de manière à ce qu’ils leur ressemblent toujours, puis d’appliquer un effet de surface craquelée sur les masques. Christiane [la mère de Katharina et épouse de Stanley] a été très impliquée au niveau des couleurs et nous avons choisi la typo avec beaucoup d’attention.


Anecdote

La typographie Futura Bold, utilisée pour Eyes Wide Shut, était l'une des préférées du réalisateur


Détails des craquelures sur le masque de Tom Cruise*

Ces affiches ont été conçues numériquement alors que vous étiez toutes les deux des artistes “traditionnelles”, travaillant à la peinture. Vous étiez assistées d’un “geek de l’informatique” (sic) car il s’agissait plus ou moins de la première fois que vous allumiez un ordinateur. Pourquoi avoir travaillé numériquement? S’agissait-il d’une requête de Warner ou étiez-vous simplement curieuse de ces nouvelles technologies ?

Travailler numériquement était le seul moyen de faire ces affiches. On était toutes les deux complètement débutantes et avons appris sur le tas.


Combien de temps avez-vous travaillé sur ces affiches ? Pensez-vous que ça aurait été plus long (ou plus rapide) si vous les aviez conçues traditionnellement ?

C’était des semaines de travail en fait. Mais nous étions sous la pression du délai pour produire quelque chose que nous pensions appropriée au film et que Stanley et les studios auraient aimé. C’était une période triste, nous pleurions encore, mais la mission de faire de belles affiches pour le dernier film de Stanley était importante pour nous. Ça aurait pris énormément de temps supplémentaire si nous avions utilisé des outils traditionnels. Ni elle ni moi n’étions des graphistes ou calligraphistes. Ce sont des compétences de spécialistes.


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Eyes Wide Shut est la seule affiche de la carrière de votre père à avoir été conçue numériquement dès sa sortie. S’il était curieux des nouvelles technologies, vous souvenez-vous qu’il se soit intéressé à Photoshop (lancé juste après Full Metal Jacket) ou ne l’a-t-il simplement jamais mentionné ?

Stanley était parfaitement au courant de l’existence de Photoshop, et je pense que s’il avait vécu plus longtemps, chaque artiste qu’il aurait employé pour ses affiches s’en serait servi. Stanley aurait adoré la rapidité et la possibilité de pouvoir bidouiller éternellement avec. Personnellement, je suis tombée amoureuse du bouton “annuler”, tellement mieux qu’une gomme !